être boulversé – être boulversant

Isamu est un passionné, un vrai rider amoureux de vélo. Je le vois dans ses yeux, dans ses faits et gestes, sa manière de me parler de ses montagnes, toute sa vie est tournée sur ce sport, plus qu’un simple vélo, il s’agit pour lui et sa famille d’une pratique influant sur leur mode de faire. La connaissance de la nature et la croyance envers elle va donc de paire.

Nombreux sont les passionnés, puristes, et amoureux de vélo de montagne, que j’ai eu la chance de rencontrer. J’aime échanger avec eux, nous nous retrouvons sur de nombreux points ; l’amour des saisons, les bruits de pas en pleine nuit guidés à la lueur de sa lampe, les odeurs, le son sourd de vos roues sur ce sol de sous bois encore humide , me souvenirs de cette légère et douce brume après la pluie faisant découvrir autrement cette belle verte qui vous donne l’incroyable sensation d’être vivant. Qui n’a jamais roulé sous la pluie ne pourra comprendre cet univers. Après les premiers tours de roues, la pluie devient très vite un vrai moteur. Elle n’est alors qu’accessoire et plonge dans un univers imperceptible, il s’agit là de sensations pures, d’émotions, mes perceptions changent, – arrêté là, en sous bois, le claquement des goûtes sur mon casque m’apaise et me donne à sentir le moment – le temps s’arrête, vous découvrez un autre lieu. Cette foret et ce chemin habituellement familier prennent alors une autre dimension, ils sont alors comme transformés et deviennent simple magie. C’était le cas en Islande lorsque après avoir bravé durant des heures et kilomètres la pluie sur ce volcan encore actif, totalement trempé et glacé, je dévalais le sentier dans cette jeune brume me donnant à voir, au rythme des tours de roues, les virages à la dernière seconde. Un sentiment d’être heureux faisait disparaitre le froid de mon corps. Je pouvais alors sauter dans les flaques de joie comme un enfant venant d’enfiler sa première paire de botte.

Ce matin, Isamu me présente son ami Takashi Minamura, fameux pro snowboarder Japonais. Je suis très honoré de cette rencontre. Nous nous saluons chaleureusement et partons rouler ensemble le sourire aux lèvres. Nous partons direction Otari, ils m’enmènent découvrir une portion de la route du sel, chemin historique traversant le pays. Sur le sentier je découvre les mets locaux naturels, de petites plantes ressemblant à de la fougère, délicieux à cueillir et manger sur le pouce ou frit. Cette route s’étend depuis la mers du Japon à Matsumoto.
Les heures passent, il n’y a plus d’ambiguïté, je suis en compagnie de sages. Foncièrement humble, ils sont le parfait exemple de l’amour et du respect que l’on peut porter au monde et à l’individu qui nous entoure.
Takashi est intriguant, fascinant, de la première minute où nous nous sommes rencontré. Son style simple et non travaillé en dérouterait plus d’un chez nous, au pays de la dernières nouveautés aussi clinquantes qu’ inutiles : simple jean et chaussure de montagne, t-shirt et pull aux cols ne donnant plus à compter les années passées, et un vieux sac à dos de randonnée.
Son visage, serein, aux traits fins et marqués porte les traces d’un vécu fort et d’une joie de vivre certaine, une paire de lunette noire de ville lui donne un air curieux. Il dénote complément des codes classic établis chez nous. Il porte en lui quelque chose de très bon, de fort, de bienveillant et de modeste. Je veux profiter de l’instant avec lui, je sais que je ne le rencontrerai pas très longtemps. Il porte une vieille casquette à la visières déchirés et un casque Bol noir par dessus. Nous rencontrons très peu de personne comme celle-ci en par chez nous, il semble aller a l’essentiel, de manière brut et honnête. Très proche de valeurs intrinsèques basées sur la tradition et la culture tout en étant à l’écoute du monde contemporain qui nous anime, – nous nous arrêtons, il est là, assis sur le sol, les mains jointes et les yeux fermés en grand écart devant cette nature silencieuse. Il se ressource et médite un instant en remerciant la montagne de lui offrir ce moment – il m’apportera pendant ces deux jours une certaine sagesse.
Pour creuser un peu plus, je souhaite l’interviewer, je veux comprendre cette personne, comprendre ce qui le compose et le guide. La relation à dieu est immédiate. Bouddhiste et Shintoïste, il considère chaque être vivant et leur confère tout son respect. Il m’explique qu’en hiver, sur les plus hauts sommets blanc, lors de sessions freeride très périlleuses, il s’en remet aux éléments. Après chaque descente, il remercie ainsi la montagne de l’avoir épargné et laissé glissé sur son dos. En vélo de montagne, les choses sont identiques, les sorties entre copains sont également source de méditation – au détour d’un arbre, je le vois s’arrêter, il me regarde et, me montre du doigt un Shinto. Ici au Japon de nombreux lieux de prières comme celui-ci parsèment les forets. Il s’incline devant lui, et m’invite à faire de même. Je vous jure qu’après ce moment, vous ne ressentez plus la montagne de la même manière – et de remerciements. Ce geste a été pour moi très marquant, presque boulversant. Depuis mon plus jeune âge je me laisse jouer et guider dans ce jardin autour de nous en l’admirant et le considérant. Aujourd’hui après avoir partagé cette expérience, je suis animé par le sentiment qu’à notre passage, les montagnes nous regardent et nous ressentent, elles semblent avoir âme.  – Avril 2016

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